À Bordeaux, la pratique du skate rime avec urbanisme !

par | 24 Mai 2022 | À la Une, Chartrons' place to be | 2 commentaires

Alors que le skate-park des Chartrons est en pleins travaux pour une réouverture prévue fin 2022, Jugeote a échangé avec Léo Valls et David Manaud, deux des principaux acteurs du skateboard bordelais.
Zoom sur une pratique toujours en expansion dans la capitale girondine. Et analyse d’une vision 100% urbaine, en dépit d’une partie de la population locale pas vraiment fan de la planche à roulettes, et d’une répression que seules la médiation et la discussion peuvent assouplir, grâce à « un schéma directeur de l’intégration du skateboard en ville ». 

Un nouveau skate-park pour remplacer celui des Chartrons

Cela fait maintenant plus de 15 ans que l’emblématique skate-park des Chartons fait partie du paysage bordelais.  

United Color of skate-park des Chartrons ©Jugeote.

Situé au bord de la Garonne depuis 2006, la ville de Bordeaux a fait le choix d’une réhabilitation du skate-park depuis le 21 mars 2022. L’objectif : adapter ce lieu aux normes de confort et de sécurité.  

Pour la mairie de Bordeaux, l’enjeu est de taille, car le skate-park des Chartrons fait partie du périmètre protégé au titre du classement sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité Unesco (2007). Ainsi, le nouveau skate-park devra-t-il être en adéquation avec l’architecture des quais, tout en y apportant de la végétalisation (4 nouveaux arbres y seront plantés).  

D’un point de vue technique, ce skate-park met à l’honneur tous les éléments de la pratique “street”.  

Ce terme est apparu à la fin des années 90’s, afin d’éviter une certaine entrave entre les piétons et les skateurs. Le but est donc de construire un skate-park composé de différents modules inspirés des infrastructures de la ville (bancs, marches, rampes…). 

Toutefois, la pratique de courbe ne sera pas oubliée, puisque la mairie souhaite dès à présent construire un nouveau “bowl”, rive droite.  

Rénovation du skate-park des Chartrons

Vue aérienne de la modélisation du nouveau skate-park © Constructo Skatepark Architecture

Une fois livré, le site sera l’une des plus grandes aires de street de France, avec une surface totale de 2 375 m². 

Et pourtant, c’est dans la rue que la pratique du skateboard s’est développée à Bordeaux.  

En effet, alors que pendant de longues années une politique répressive contre ces planches à roulettes s’était installée dans la belle endormie, aujourd’hui, le moins qu’on puisse dire, c’est que le skateboard roule partout dans Bordeaux !  

Effectivement, notre ville s’est imposée comme the place to be du skate en France, voire comme une référence en Europe.  

Bordeaux aka le skate roi en ville  

Lorsqu’on parle de skate à Bordeaux, tout passe par Léo Valls 

Skateur professionnel depuis une quinzaine d’années, il réside à Bordeaux, mais voyage énormément pour s’imprégner de la culture du skateboard dans le monde entier.  

A travers les années, le Bordelais plaide pour une pratique 100% urbaine.  

Selon David Manaud, photographe spécialisé depuis plus de 25 ans, Léo Valls est un peu le Che Guevara du skateboard ! Il fait partie des activistes bordelais qui ont tenté de promouvoir le skate, alors que celui-ci était souvent décrié et pointé du doigt par la population locale.  

Eh oui, la chose n’a pas été simple ! En effet, à Bordeaux le skateboard est né dans les années 1970. Ensuite, on observe une explosion du nombre de pratiquants dans les années 90’s avec le développement d’une pratique très street/urbaine, qui s’est affirmée dans les années 2000’s avec l’arrivée de plus en plus de pratiquants.  

En réaction, la municipalité bordelaise de l’époque avait alors construit un skate-park dans le but d’encadrer la pratique du skate.  

Ainsi, les amoureux de ce sport extrême ne pouvaient exprimer leur passion que par le prisme des modules mis à leur disposition dans les skate-parks. 

En effet, Bordeaux interdisait fermement la pratique du skateboard en ville en développant une architecture défensive, comme l’explique Léo Valls :  

Cela ne nous a pas empêché de faire du skate, on était seulement plus alerte. On allait skater la nuit, etc.

Mais l’échange entre riverains et skateurs devenait de plus en plus tendu. En 2017, il décide donc de monter un collectif pour faire entendre la voix des skateurs :  

C’était vraiment compliqué, car il y avait des riverains dans le centre ville qui voulaient vraiment bannir le skateboard, sauf que c’est impossible. On s’est donc mobilisés, on a fait des réunions avec des élus et riverains pour proposer des horaires aménagés sur certaines places. On a appelé ça, Skate(z) Zen.

Benjamin Garcia, skateur professionnel roule dans la ville de Bordeaux.

Mise en place du Skatez Zen à Bordeaux ! © David Manaud.

Ce dispositif est le fruit d’un compromis entre les riverains du centre-ville et les skateurs, afin de réguler et encadrer l’usage du skateboard sur certaines grandes places du centre-ville jusqu’alors problématique, en y autorisant sa pratique, seulement, à certains horaires.  

Pour David Manaud, ce compromis était la clef de la pratique du skate en ville :  

Il faut continuer à avoir des dialogues avec les institutions, c’est important ! A Bordeaux dans 99% des cas, la cohabitation avec les habitants ne pose pas de problème. Les Bordelais apprennent à vivre avec le skate. À ce sujet, Léo dit souvent qu’une ville qui comprend le skate, c’est une ville qui comprend le futur !  

Après de multiples expositions, notamment au CAPC, pour mettre en exergue la dimension urbaine et culturelle du skate, ainsi que des échanges avec le maire de l’époque, Alain Juppé, Léo Valls accompagné de l’ensemble des acteurs de la scène bordelaise a mis en place un schéma directeur de l’intégration du skateboard à la ville : 

“On a étudié comment on pouvait intégrer le skate, mais de manière subtile, c’est à dire sans faire des skate-parks partout. C’est une démarche qui existe dans les pays scandinaves, notamment à Copenhague et à Malmö, mais c’était la première en France !”  

Ce schéma directeur comprend les grands principes d’actions suivants, dont plusieurs sont d’ores et déjà engagés :  

  1. Poursuivre la médiation Skate(z) Zen 
  2. Alimenter les supports de communication Ville pour information et médiation 
  3. Supprimer les panneaux obsolètes 
  4. Développer une nouvelle signalétique bienveillante 
  5. Créer avec les associations des spots éphémères lors d’évènements 
  6. Veiller à limiter les dispositifs anti-skate 
  7. Acquérir des bancs adaptés et les poser à la demande 
  8. Développer de nouveaux sites adaptés de pratique urbaine

Par conséquent, pour Léo Valls, le skateboard ne s’arrête pas seulement à la création d’un skate-park, mais s’exprime surtout dans la ville : 

L’’ADN du skate à Bordeaux ce n’est pas son skate-park, mais c’est l’urbanisme, c’est le rapport à la ville ! Le futur du skate à Bordeaux c’est de continuer à intégrer le skate au développement de la ville. A la fois on inscrit des horaires aménagés, parce qu’interdire la pratique du skate dans l’espace public c’est discriminatoire, et puis pour répondre à la demande de la pratique urbaine, on crée des sites adaptés qui ne sont pas que des skates-parks !

Antonin-Foliot-Cruising-luxembourg ©David Manaud.

A l’avenir, l’objectif est clair pour ces skateurs : maintenir la médiation Skate(z) Zen et concrétiser les projets d’urbanisme skatables validés dans le schéma directeur.  

Pour l’instant, sur les 18 projets d’intégration du skateboard à l’espace public, seulement un a vu le jour. Il s’agit de la terrasse Koenig à Mériadeck 

En effet, avec les services de la métropole, Léo a travaillé à la requalification de cet espace : 

Bordeaux est une la seule ville en France à développer une démarche de skate urbanisme, avec une réflexion de savoir comment on intègre le skate à la ville. Et sur des places comme Koenig, si on ramène du skate alors que c’était un lieu un peu malfamé, le skate fait, en quelque sorte, office de sécurité naturelle. Le skate ramène de la vie et sécurise les lieux ! 

Le style du skate made in Bordeaux !

Bordeaux a le skateboard dans la peau. Et c’est pour ça que Léo Valls dit souvent que :dans le skate, la star c’est la ville. 

Pour le Bordelais, le skateboard est plus qu’un sport, c’est un art de vivre :  

À Bordeaux, ce qui est assez fou c’est qu’il y a un vrai écosystème du skate avec des associations, des professionnels, des photographes, des vidéastes qui vivent du skateboard ! On peut dire qu’il y a une vraie économie du skate à Bordeaux, avec des magasins comme Riot qui est un des plus grand skate shops d’Europe ou encore des magazines comme Sugar ! 

En effet, le schéma directeur estime que le territoire comprend au minimum 35 000 pratiquants réguliers, la région Nouvelle Aquitaine étant par ailleurs la région de France la plus concernée.  

Arnaud Henriot à la MECA ©David Manaud.

De plus, Bordeaux ne regroupe pas moins de six associations composées de plus de 6 000 adhérents où la parité commence à s’équilibrer, et œuvrant dans ce domaine autour de la formation ou de la création d’évènements.  

Bordeaux compte également des figures internationales emblématiques, très engagées et médiatisées, dont certaines étaient présentes aux derniers Jeux Olympiques de Tokyo.  

Enfin, au niveau économique, outre une vingtaine de revendeurs locaux, la ville est le siège de plusieurs marques mondialement connues (Magenta, Rave, Badass, Elwing…) et du premier magazine français de skateboard : Sugar

En clair, vous l’avez compris, Bordeaux sans le skate c’est presque Bordeaux sans le vin !  

Léo Valls aux pieds de la Cité du Vin de Bordeaux ©David Manaud.

Mais alors, peut-être, vous demandez vous pourquoi il est si atypique ? Eh bien, c’est lié au style propre du skate à Bordeaux. En effet, les skateurs comme Léo Valls ont développé une pratique particulière en se servant de la configuration de la ville :  

“Il y a vraiment un style bordelais lié à l’architecture de la ville ! Moi j’ai beaucoup développé ma pratique sur les sols de marbre qu’on retrouve un peu partout dans Bordeaux. On n’a pas forcément la même architecture qu’aux USA (Léo connait bien ce pays puisqu’il est marié à une américaine / NDLR), car là-bas les villes sont beaucoup plus étalées avec de plus grands espaces et ici à Bordeaux on a moins ça… donc je m’intéresse davantage aux petits spots !”

Pour David Manaud, le photographe numéro 1 de Bordeaux spécialisé dans le skateboard, il y a une identité propre au skate bordelais : 

“Les skateurs à Bordeaux sont vraiment fiers de faire partie de la communauté de skateurs bordelais ! Ils défendent cette identité.”  

Le photographe qui travaille avec des magazines et des marques spécialisés dans le monde entier, estime que cette pratique est également du donnant-donnant avec la ville :  

Actuellement, on a fait venir des gars du Brésil pour découvrir Bordeaux. Ils ont donc consommé, dormi à l’hôtel et ils reviendront sûrement ! On fait venir du monde pour le skate et c’est très bon pour l’aura de la ville. Avant, Bordeaux était représentée traditionnellement par le pinard et maintenant, il y a le skate ! ” 

“26 ans après on est toujours dans la rue !” 

Les travaux du skate-park de Bordeaux, ne sont donc pas une fin en soi ! Lorsqu’on discute avec les fervents pratiquants, ce lieu ne fait d’ailleurs pas toujours l’unanimité.  

C’est le cas de David Manaud et Léo Valls. Le photographe ne prend pratiquement jamais de clichés sur les modules de ce célèbre lieu des Chartrons :  

Le skate-park des Chartrons a permis le développement de cette pratique, mais le skate c’est dans la rue et ça le restera toujours ! 

En effet, David commence le skateboard dès son plus jeune âge, comme beaucoup, par la case skate-park, mais il est vite rattrapé par la réalité du skate : 

Avec le développement du skate, l’envie de développer les skate-parks s’est multipliée. Au début les skate-parks n’existaient qu’aux États-Unis, maintenant il y en a partout en France. Mais, 26 ans après, on est toujours dans la rue !

Hippy Jump de Ben Drissi sur une des deux tortues de la Victoire ©David Manaud.

Pour lui, la crainte est de limiter la pratique du skateboard à l’environnement cloisonné du skate-park en délaissant celui de la ville.  

Une inquiétude qui est étroitement liée avec celle du développement sportif et compétitif du skate.  

En effet, ces dernières années, le skateboard s’est développé comme un nouveau sport, à tel point que pour la première fois les Jeux Olympiques de Tokyo en ont fait une discipline à part entière.  

Événement certes médiatique et planétaire, mais David et la plupart des skateurs n’ont pas très bien accueilli cette nouvelle : 

Ça serait un fiasco pour le skate si on commence à le prendre comme une pratique sportive, avec des duels entre les skateurs, alors que c’est avant tout une pratique d’exploration urbaine ! On ne peut pas noter une figure meilleure qu’une autre, c’est comme dire qu’un groupe de musique est meilleur qu’un autre ! A Tokyo, ils ont essayé d’imposer des codes et ça n’a pas marché !

Comme souvent, Léo Valls est d’accord avec son ami de longue date. Pour lui, le skateboard doit garder son côté créatif qui fait son charme : 

Le skateboard au J.O a lieu d’exister, car ça démocratise la pratique du skate, mais pour la culture en tant que telle et le côté créatif du skate, ça peut être un frein. Si on prend l’exemple du snowboard, autrefois c’était une pratique libre et créative. Aujourd’hui, elle a perdu tout cela à cause des J.O”.

Ainsi, pour cette raison, la construction d’un nouveau skate-park est, sans aucun doute, un coup de projecteur sur la pratique déjà existante du skateboard à Bordeaux, mais ne remplacera jamais la fantaisie du skate en ville.  

Léo et les siens continueront toujours d’imposer leur style particulier, ainsi que leur volonté de promouvoir le skateboard à Bordeaux et dans ses alentours :  

C’est important qu’il y ait des activistes comme nous, afin de continuer à promouvoir cette pratique plutôt culturelle et artistique du skate dans une ville que j’ai toujours autant de plaisir à retrouver quand je rentre de l’étranger, parce que j’apprécie vraiment d’y vivre.

 

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2 Commentaires

  1. Eric Simon

    Le skateboard ; cette culture man in street venue des Etats-Unis qui a conquis le monde et ses espaces urbains au fil des décennies ne peut se contenter d’un skate-park. Les skateurs ces aventuriers du bitume ont besoin de liberté pour exprimer leur talent. Ainsi est le sens de ce très bel article, pour préserver cette passion et cette soif de liberté l’indispensable tolérance entre riverains et skateurs est une nécessité.
    Sous les auspices de Léo Valls et de David Manaud nous pénétrons dans le monde du skate et de son art, combien de fois ne me suis pas arrêté quand je flânai le long des quais devant l’ancien skate-park, observant avec curiosité et admiration skateurs aguerris et débutants.

    Saluons la passion, les convictions et le combat de Léo Valls pour que Bordeaux reste une ville du skate no border mis en exergue par cette chronique passionnante.

    Réponse
  2. Juliette

    Super article écris par Louis sur la culture du skate bordelaise.

    Des photos et vidéos juste incroyables y sont présentes, notamment de ou avec Leo Valls.

    Merci beaucoup j’ai adoré !

    Réponse

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